D’un trait noir et assuré, Eglusha vient instinctivement dessiner la structure de son oeuvre. Elle pose le bout de son stylo quelque part sur la toile puis écoute ses intuitions et forme ainsi un squelette abstrait en tournant autour de sa table de travail. Son tracé semble avoir été fait d’une seule traite, d’un seul souffle. Si bien que se dresse devant nous un monde fantastique, sans dessus ni dessous où les ruptures n’existent pas, où tout est co-dépendant. Pour Don Papa, l’artiste s’est plus particulièrement intéressée au travail artisanal et manuel qui entourent la culture de la canne à sucre à Sugarlandia. Elle s’est inspirée de ses recherches et comme à son habitude, elle les a enrichie de son imaginaire, laissant ainsi son inconscient glisser sur la feuille. On trouve donc dans son dessin des plantes tropicales, des volcans et autres cours d’eau qui cohabitent avec les agriculteurs. L’ensemble forme ainsi un tout, sorte de petit organisme flottant sur la toile blanche : « Il me semblait trop évident de travailler uniquement sur la question de la faune et de la flore de l’île. Pour ce dessin, j’ai donc préféré mettre à jour les relations entre la Terre et le travail humain. »

Armée de ses couleurs pop et de son humour noir, la plasticienne lituanienne basée à Toulouse nous invite ainsi à pénétrer ses rêves. Son travail, rythmé par des formes abstraites et des figures chimériques enchanteresses donnent au canister une force féminine empreinte d’engagements écologistes. Cette nouvelle édition limitée de Don Papa fait ainsi la part belle aux travailleurs de Sugarlandia et à l’ensemble de son écosystème, tout en mettant en exergue l’univers d’Eglusha qui n’a pas freiné sa créativité. : « J’ai presque utilisé tous les pastels, j’adore la puissance et le côté universel des couleurs primaires. Le rouge, le jaune et le bleu jurent tellement ensemble que cela donne finalement une énorme énergie au travail. En fait, je ne me suis pas cantonnée au noir et blanc. J’aurais beaucoup aimé, mais lorsque je commence à mettre une couleur je me rend toujours compte que je veux toutes les mettre ! »


 

Avec cette énergie colorée, l’artiste abat définitivement les dualismes du revers de la main en proposant une vision fantasmée d’un monde où le masculin ne mépriserait plus le féminin, où la nature ne serait plus dominée par les humains et où la force n’affronterait plus la faiblesse. Un monde où tout cohabiterait en osmose. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, si la peinture d’Eglusha est à première vue onirique, loin d’elle l’envie de montrer des personnages aux sourires trop prononcés pour être vrais. L’artiste est contre les faux semblants. Alors si son travail est très coloré, elle ne nous dépeint pas un monde où tout serait excessivement rose. Eglusha fait simplement valser avec bienveillance et précision le redoutable concept de genre. Ses personnes sont des créatures hybrides à l’identité indéterminée. Impossible en effet de savoir si les personnes qu’elle a dessinées sont féminines ou masculines, elles sont absolument dénuées des stéréotypes de genres. Résolument contemporaine, la pratique de la gagnante de l’édition limitée de « Don Papa 7 » 2020 nous offre en définitif une vision fraiche et innovante de ce rhum  déjà légendaire.

 

Camille Bardin — septembre 2019

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