Egle SIMKUTE (E.S) explore une photographie qui s’inscrit directement entre le paysage contemporain et le documentaire intime.
À première vue, les décors se rattachent à différentes natures de lieux: des lieux urbains, des lieux de passage, des lieux industrialisés, des lieux qui communiquent entre intérieur et extérieur. Mais surtout des espaces urbains drapés de ciment et tamisés d’une lumière douce et rosée.

Des lieux présentant une architecture industrielle, lourde, froide, minérale, comme « ciselée au couteau », grise, minimale, silencieuse, héritage de l’architecture soviétique. E.S voyage... nous sommes tantôt en France, tantôt en Europe de l’Est, ses voyages parlent d’eux-mêmes et renvoient aux origines, aux souvenirs, peut être même à l’Histoire. E.S déploie un véritable attrait pour cette architecture qui devient récurrente dans ces thématiques. Comme si elle faisait partie d’elle, comme un sentiment d’être chez soi, à la maison. Elle exploite les formes, les sublime, captant la lumière qui sculpte les lignes. L’espace est alors métamorphosé en un autre univers où le caractère constructiviste est de mise, créant ainsi une composition géométrique rigoureuse.

D’une certaine manière E.S livre un carnet de voyage mais aussi une machine à voyager dans le temps, confrontant des éléments anachroniques, entre l’Histoire, l’héritage, le retour aux ​sources par rapport à l’aspect contemporain des sujets photographiés. ​Personnages qui ont une place considérable dans sa photographie, par leur récurrence, et identifiés comme « des proches » du photographe.

La pratique du journal intime, qu’elle soit de nature littéraire ou photographique révèle à la fois de circonstances historiques et individuelles, et de mutations sociales, qui sensibilisent directement l’identité du sujet, l’astreignent à s’interroger sur sa condition d’humain et suscitent inévitablement un retour sur soi, un retour aux sources.

La thématique sur l’intime intervient comme un ​« rempart à la vulgarisation de soi ».​ Les « ​selfies »​ et la capture d’images à outrance sont l’expression d’instants insignifiants, dérisoires. Dans cet univers éphémère, le photographe serait le « traqueur d’intime », celui qui saurait capturer la vérité des émotions. Dans les clichés d’E.S l’intention semble tout autre, elle s’astreint à capter la beauté du présent et la met à nue, la vie dans ce qu’elle a de vrai. Elle tend à graver ses mémoires, immortaliser l’ordinaire pour le rendre extraordinaire.

L’intime est au coeur du sujet, le temps semble s’être arrêté, elle capte les instants simples mais précieux qui constituent des moments de joie, des moments de vie saisissables, insaisissables.

Des instants qui n’appartiennent qu’à elle, néanmoins, elle vise à garder une part de mystère et à dévoiler son monde avec une belle pudeur.

L’esthétique du quotidien alimente le propos de la thématique, sa photographie. La trivialité du quotidien sa laideur sont ici mises en lumière, le trash est de mise, les matériaux pauvres, le plastique, le métal, parfois le crasseux deviennent luxuriants précieux et sacrés. La photographie d’E.S affiche une poésie de la mémoire et la vie dans ce qu’elle a de simple fugace et éternelle.

Elle montre une réalité qui échappe à une vocation objective, il y a donc une double lecture, une fracture entre le choix des espaces et sujets choisis: des lieux aux architectures froides, presque dénués de vie, déshumanisés, et l’autre penchant de l’intime et le caractère chaleureux, le côté humain, des clichés des protagonistes. Y aurait-il une intention de vouloir fusionner ces deux sujets? L’intime, c’est-à-dire au sens étymologique, ce qui est le plus à l’intérieur, n’est plus seulement la maison et l’espace domestique sacré : le désir d’une intimité matérielle et conforme. Son oeuvre s’inscrit elle comme une quête et enquête sur une vie passée et, par conséquent, sur la construction d’un devenir?

« L’art, tel qu’Allan Kaprow le définit, doit être élargi à la notion d’environnement », et doit intégrer les formes les plus banales et les plus aléatoires de l’existence ordinaire, car toutes sortes d’objets le concernent : nourriture, objets usuels.

Cette ouverture à la banalité du quotidien opère un décloisonnement radical de l’art et de la vie et, plus qu’une simple prise en charge du quotidien, une implication active dans celui-ci, l’expérience plus que l’objet fini, le faire plus que le savoir-faire, et en tout cas une relation au monde non entravée par la barrière de savoirs constitués. »

Eva Reisser

Hi :)